D'autres libéraux, pragmatiques, sont plutôt opposés à l'allocation universelle mais considèrent qu'elle est un bon moyen pour sortir de l'inextricable imbroglio social où nous ont mené les socialismes de droite et de gauche depuis 60 ans. Dans leur esprit, l'allocation universelle est immorale, mais elle peut servir de transition pour migrer de l'économie socialiste dans laquelle nous vivons vers la société libérale. Il s'agit de regrouper toutes les aides sociales en une seule, de supprimer les néfastes effets de seuil des dispositifs actuels, de simplifier les lois, notamment le code du travail, de supprimer la trappe à pauvreté que constitue le salaire minimum, ce faisant de remettre au travail des millions d'exclus avec un bénéfice immédiat sur l'économie. Tout ceci rendrait possible la transition vers beaucoup moins d’État. De plus, le rééquilibrage du rapport de force employés/employeurs permettrait de faire régresser le syndicalisme mafieux à travers lequel les plus influents, les plus nombreux, ou les mieux organisés réclament des avantages à l'État au détriment des autres. Ensuite, au fur et à mesure de la prospérité retrouvée il s'agirait, selon eux, de diminuer l'allocation universelle, ou tout simplement de ne pas la revaloriser, pour qu'elle s'efface progressivement.

Toutes ces justifications sont biens connues, mais les libertariens les réfutent en les qualifiant de bassement "utilitaristes". Ils répliquent avec une argumentation théorique et morale.

Ils nous disent que l'allocation universelle est une forme de redistribution violente, qu'elle prend aux uns pour donner aux autres, donc, qu'elle constitue une atteinte au droit de propriété, fondement de toute société basée sur le contrat, qu'en somme il s'agit d'un constructivisme comme un autre qui produira in fine les mêmes dégâts que l'État providence actuel. L'argument moral de la prime à la fainéantise est également mis en avant. Pourquoi transférer de l'argent vers ceux qui produisent le moins de richesses, c'est à dire ceux qui rendent le moins de services aux autres ?

Pour illustrer notre réponse, nous allons prendre un exemple de redistribution violente qui suscite beaucoup moins de réprobation de la part des libéraux "classiques". Il s'agit de ces deux piliers du capitalisme que sont la société anonyme et la société à responsabilité limitée. Ces deux formes de sociétés par actions ou parts sociales, ont ceci en commun que les dirigeants et les actionnaires, parfois confondus, ne sont responsables que de leurs apports.  En cas de faillite de la société, les créateurs ou les actionnaires ne perdront que leur mise. Ils sont donc exonérés des dégâts qu'ils peuvent causer à autrui. Les faillites de sociétés sont absorbées par "les autres", c'est à dire par les entreprises dont les créances sont impayées et par certaines caisses qui prennent en charge les salaires non versés. De fait, ce sont bien les entreprises saines et la société civile toute entière qui supportent les dégâts causés par les entreprises défaillantes.
La logique libertarienne voudrait que les SA et les SARL disparaissent. Pas question que les principes de responsabilité et de propriété soient bafoués comme ils le sont par cette logique capitaliste ! Donc pour les libertariens, il s'agirait de revenir aux formes primitives des sociétés en nom collectif où les actionnaires sont intégralement responsables de toutes les dettes qu'ils contractent, ce  que Murray Rothbard, reconnait d'ailleurs  implicitement dans L'éthique de la liberté.

Or force est de constater que c'est à partir du moment ou fut donnée de Droit, la possibilité de s'associer en bénéficiant d'une limitation de responsabilité que les capitaux ont afflué et que la formidable croissance industrielle du XIX siècle a pu prendre son essor. C'est le code de commerce de 1807 qui, en France, stipule pour la première fois que les actionnaires associés d'une société anonyme "ne sont passibles que du montant de leur intérêt dans la société".
Contrairement à ce que suggère la théorie libertarienne, le prodigieux succès de la société capitaliste est fondé sur un dosage subtil entre la responsabilité et l'irresponsabilité, associé à une reconnaissance plus universelle, mais incomplète, de la propriété. Pourquoi incomplète ? Parce que dans la société capitaliste, chaque propriétaire devra, de force, contribuer à payer l'ardoise laissée par les entrepreneurs malheureux, maladroits ou malhonnêtes.

On peut d'ores et déjà remarquer que certains libéraux, très favorables au capitalisme mais hostile au principe de l'allocation universelle, sont en pleine contradiction. La part d'irresponsabilité et d'atteinte à la propriété qui bénéficie à l'entrepreneur ne les choque pas, mais ils critiquent  l'individu allocataire universel, au nom des principes sacrés de la propriété et de la responsabilité !

Ce cas étant réglé, intéressons nous aux vrais libertariens qui, eux, sont très à cheval sur les principes, sur la morale, et fermement opposés à "l'utilitarisme". Remarquez, ça tombe bien qu'ils soient hostiles à l'utilitarisme, parce que sans la Société Anonyme, symbole du capitalisme, le démarrage de la société industrielle n'aurait pas eu lieu et notre confort de vie serait incomparablement inférieur à ce qu'il est aujourd'hui.
Non, décidément, ces gens là sont très pointilleux sur les questions d'éthique (c'est ce qui fait parfois leur charme), nous allons donc nous placer sur leur terrain en répondant à deux questions.

L'allocation universelle est-elle rédhibitoire parce qu'elle est une coercition ?

Tout d'abord, l'allocation universelle est bien une coercition, c'est un dispositif violent, une contrainte, une externalité économique imaginée par des esprits humains. Nous écartons bien entendu - nous serons tous d'accord là-dessus - toute idée aussi hypocrite que débile de "contrat social". Un contrat ne peut être conclu que par des individus et n'engage en rien ceux qui ne l'ont pas signé selon la démonstration imparable de Lysander Spooner.  L'allocation universelle, une fois mise en place serait bien une contrainte dont hériteraient les nouvelles générations et qui s'imposerait aux individus sans leur agrément.
Il reste donc à déterminer si un dispositif coercitif, né dans l'esprit de quelques uns et imposé aux autres est rédhibitoire au regard de la philosophie libérale. Il l'est manifestement au regard de la philosophie libertarienne, mais ces derniers ont pris l'habitude de donner des leçons à leurs voisins libéraux, il faut donc répondre.
Les libertariens admettent parfaitement les contraintes "naturelles". Les lois physiques sont contraignantes. On doit manger et respirer pour vivre. Si on tombe d'un balcon ou d'une falaise les lois de la pesanteur nous tuent. Les virus et les microbes peuvent nous rendre malade, tout cela ils l'admettent. Pourtant, assez curieusement, ils refusent les contraintes "artificielles" qui naitraient d'un esprit humain. Cette solution de continuité entre la Nature et l'Homme rappelle étrangement les positions de la religion écologiste sur les organismes génétiquement modifiés. Les libertariens rejettent l'ingénierie sociale, comme les écologistes repoussent les OGM. Un organisme produit par la raison humaine est plus dangereux qu'un organisme produit par le hasard et la sélection naturelle affirme l'écologie politique. Or l'homme fait partie de la nature. Son cerveau a inventé les OGM parce que la nature a rendu possible, et le cerveau humain, et les OGM eux-mêmes, qui sont des êtres biologiquement viables.
De la même manière, refuser toute contrainte législative parce qu'elle provient d'une organisation, humaine extérieure (qui ne résulte pas du libre contrat), c'est refuser d'inclure l'ingénierie humaine dans le champ du naturel, c'est à dire comme faisant partie des possibilités offertes par la Nature Humaine.

L'allocation universelle est-elle obligatoirement constructiviste ?

A cette question nous répondons évidemment non. Car ce qui distingue fondamentalement un dispositif (loi, réglementation) constructiviste c'est sa volonté affichée de modeler l'Homme tel que l'on voudrait qu'il soit. L'archétype du constructivisme se retrouve dans la théorie et la pratique marxiste où l'on bâtit une société idéale sans tenir le moindre compte de la nature profonde de l'Homme et de ses motivations. On le retrouve aussi dans certaines formes - pas toutes - du féminisme qui croient pouvoir fabriquer par la législation un être humain unisexe conforme à leur représentation.
L'ingénierie sociale qui a permis d'édifier le cadre législatif de la société anonyme elle, n'était pas constructiviste, bien au contraire elle était basée sur une observation attentive de la nature de l'Homme, tour à tour aventureux et peureux, créatif et sécuritaire, responsable et irresponsable.
L'allocation universelle de liberté, correctement dimensionnée, administrée en dehors du champ politique, peut tenter de trouver le même synchronisme entre les tendances contradictoires de la nature humaine pour aboutir à une explosion créatrice analogue, résultat d'un nouvel équilibre subtil.
Bien entendu, les mêmes réserves s'imposent à l'allocation universelle et au droit des sociétés car le dispositif peut être déréglé. Lorsque l'État protège certaines grandes sociétés au delà des règles fixées, lorsqu'il les subventionne ou leur accorde des concessions spéciales, il rompt cet équilibre. Lorsque la prime à l'irresponsabilité devient trop grande, c'est tout le système qui est menacé.

Si l'allocation universelle n'est pas obligatoirement constructiviste, il faut souligner qu'elle peut le devenir lorsqu'on évoque des Droits "à la vie", "à la subsistance", "au logement" ou "à une quote-part des réserves naturelles" pour la justifier. Le fait que l'allocation universelle soit aussi préconisée par de vrais constructivistes doit inciter à la prudence sur les modalités de son application et de sa gestion, mais il ne suffit pas à la disqualifier.

Pour être libérale-compatible, une contrainte née de l'esprit humain - une externalité économique - doit répondre à plusieurs critères. Elle doit être nécessaire - elle doit être simple et lisible - elle doit être prévisible - elle doit rester compatible avec la notion de libre marché, et de concurrence, c'est à dire ne favoriser aucun groupe d'individu, corporation, naissance, origine,  par rapport à un autre. Enfin dernier critère d'importance, elle ne doit pas aller à l'encontre de la Nature Humaine, elle ne doit pas servir à façonner un Monde Meilleur au sens d'un Homme meilleur - mais au contraire s'adapter à la Nature de l'Homme, à la fois responsable et irresponsable, inventif et contemplatif, travailleur et paresseux, autoritaire et soumis, aventureux et peureux.

En conclusion s'il n'y a pas de raison valable de s'opposer à l'allocation universelle pour des raisons de principe, c'est à dire morales, il n'est évidemment pas interdit de la critiquer pour des raisons pratiques. Ce n'est pas parce que l'ingénierie de l'irresponsabilité a formidablement bien fonctionné pour les sociétés de capitaux, au point de changer la face du monde, que son pendant individuel donnera les mêmes résultats. Les libéraux nous ont appris que le droit naturel se découvre en tâtonnant, alors tâtonnons, sans nous préoccuper des excommunications libertariennes !