Un thème en filigrane des élections européennes de 2019

En sus de la mobilisation du Rassemblement National dont l'idéologie est maintenant clairement aussi socialiste que nationale, les élections européennes sont l'occasion pour des partis ou groupuscules identitaires de tenter de faire entendre leurs voix.

L'idéologue historique du "grand remplacement", Renaud Camus est ainsi la tête de liste de "La ligne claire" qui appelle à la "remigration", c'est à dire au retour des immigrés dans leur pays d'origine.

La "Liste de la reconquête" de Laurent Vauclin tente de réunir des groupuscules d'extrême droite sur le même thème.

Florian Philippot, ancien bras droit de Marine Le Pen, présente une liste d'alliance avec des gilets jaunes très préoccupés par l'influence de l'immigration sur leur "pouvoir d'achat".

Enfin, un peu à distance des extrêmes, Nicolas Dupont Aignan essaye de survivre avec un positionnement souverainiste modéré, en essayant de faire oublier son alliance malheureuse avec le FN.


De l'immigration "sauvage" au "grand remplacement"

Cette clique hétérogène dans ses buts et dans ses alliances est globalement influencée par la théorie du "grand remplacement" qui se substitue peu à peu au thème de l'immigration "sauvage" qui était cher au Front National. Il ne s'agit plus ici d'une immigration individuelle et désordonnée, d'une immigration opportuniste dans laquelle des individus prennent une décision rationnelle pour assurer leur avenir. Non, le "grand remplacement" est un plan concerté dans lequel une "civilisation", en l’occurrence musulmane prend le pas sur une civilisation plus faible, moins organisée, plus naïve : la civilisation occidentale, qui se laisse envahir sans résister.

Si très peu de monde a lu la prose de Laurent Camus, une partie de son idéologie est relayée par d'autres vecteurs moins sulfureux.

Ainsi des personnalités bénéficiant d'une audience beaucoup plus large, telles que Michel Onfray et Michel Houellebecq entérinent à travers resp. un essai, Décadence, et un roman Soumission, cette vision d'une civilisation musulmane volontaire, centrée sur ses valeurs, face à un mode occidental décadent et incapable de s'organiser pour résister à l'invasion.

Ces deux auteurs que réunit une totale inculture en philosophie politique analytique, confondent la cause et les effets de ce que l'on peut appeler la crise de l'islam. Complètement hermétiques à la notion d'ordre spontané, il leur faut obligatoirement inventer des intentions et une organisation lorsqu'un phénomène socio-politique prend une certaine ampleur.


L'islamisme radical, une réaction violente contre la société du libre choix et de l'échange

Or l'islamisme est une réaction de groupes humains violents qui sentent que leur civilisation est menacée. L'économie de marché et la "grande société" ouverte, commerçante et mondialisée attaquent les vieilles civilisations de l'intérieur. Les jeunes veulent consommer, ils ont des téléphones portables, ils rêvent de vêtements de marque, ils veulent entreprendre. Dans tous les domaines ils adhèrent massivement aux préférences de vie et aux techniques qu'on leur dit être "occidentales" alors qu'elles sont simplement humaines. Les réseaux sociaux et internet accélèrent la diffusion de ces valeurs et précipitent le déclin inéluctable de l'islam en tant que grand ordonnateur de la vie quotidienne. Les islamistes ont raison de se sentir attaqués, mais l'agression qu'ils subissent provient de l'intérieur, du cœur même de leur société qu'ils voient se déliter sous leurs yeux.

Le point de départ des révolutions arabes, ne l'oublions pas, c'est un vendeur ambulant tunisien, Mohamed Bouazizi, qui s'immole par le feu le 17 décembre 2010 devant le siège du gouvernorat, pour protester contre les brimades et la corruption qui l'empêchaient de commercer librement. Cet aspirant au "laissez-moi-faire" déclenche un immense mouvement libéral à travers tout le monde arabe et provoque la réaction immédiate de son antithèse : l'islamisme.

Car l'islamisme radical est une réaction violente contre la société du libre choix et de l'échange comme l'a été le communisme, ses crimes de masse et ses cent millions de morts.


L'impossibilité pour les intellectuels de modéliser les mutations spontanées

Bien avant les théoriciens du "grand remplacement", les socialistes et les communistes ont eu, eux aussi besoin d'échafauder une théorie du complot pour tenter d'expliquer la mutation libérale spontanée du XIXe siècle. Il leur fallait absolument trouver des responsables pour expliquer le phénomène. Ils ont donc inventé la "révolution bourgeoise" le "capitalisme" et la "conscience de classe" pour modéliser ce qui était pour eux impensable : une révolution individualiste sans guide suprême et sans dirigeants.

La mutation libérale se poursuit partout dans le monde ; systémique et capillaire, elle a totalement bouleversé l'occident chrétien, pris 250 ans pour atteindre l'Asie, prendra plus de temps pour l'Afrique, mais aura finalement lieu. Cette grande vague produit des effets bénéfiques partout où elle s'étend. Les peuples acquièrent plus de liberté, ils sortent de la misère, l'environnement y est mieux préservé, de nouvelles cultures internationales s'y développent. L'islam totalitaire, celui qui veut rythmer la vie et les préoccupations des individus, perdra donc la bataille, c'est inéluctable, et les représentants de l'islam traditionnel le sentent bien, d'où leurs réactions violentes et désespérées.

La défaite annoncée de l'islam est donc impensable pour les intellectuels antilibéraux tels Renaud Camus et Michel Onfray ou sans bagage intellectuel libéral tels que Houellebecq et Finkelkraut.

Car même Alain Finkelkraut, essayant de décrypter Soumission croit pouvoir affirmer :

"L'islam est aujourd'hui en position de force, démographiquement et idéologiquement on peut parler d'un grand dynamisme de l'islam". (dixième minute) Comment le "nouveau philosophe", contempteur du communisme peut-il se fourvoyer à ce point ? Là aussi on comprend que les fondamentaux n'y sont pas. N'est pas Tocqueville qui veut et Alain Finkelkraut ne possède pas le logiciel qui lui permettrait de comprendre le phénomène qui se déroule sous ses yeux. Remplacez islam pas communisme dans la phrase de Finkelkraut et vous aurez probablement sa position en 1970.

L'islamisme et ses manifestations sur le sol européen sont bien évidemment des phénomènes graves qu'il ne faut pas minimiser tout comme il ne fallait pas minimiser le communisme, ennemi extérieur et intérieur au moment de la guerre froide. Mais croire qu'on aurait pu combattre le communisme en renvoyant tous les communistes en URSS ou en Chine et en sanctuarisant l'occident libéral est une erreur monumentale. C'est au contraire par les échanges et la perméabilité commerciale entre les blocs que la société communiste s'est effondrée de l'intérieur. Il en sera de même pour l'islam. Les théoriciens du grand remplacement ne font que retarder l'échéance.