Le titre de son ouvrage : « pour en finir avec le vieux socialisme et être vraiment de gauche » avait tout pour plaire à GL. Le socialisme, après avoir remplacé le  libéralisme sur les bancs de la gauche, a fait la preuve de sa dangerosité et de son inefficacité. Pur, sous le nom du communisme, il a donné naissance aux pires dictatures, il a déporté, assassiné, provoqué la ruine et la misère de plusieurs générations. Les socialistes d'après guerre pensaient qu'en le diluant à 50% on allait obtenir "quelque chose qui marche", la fameuse "troisième voie" entre le communisme et le capitalisme. L'état pitoyable de la société française, pourtant la plus dirigiste et la plus socialiste d'Europe rappelle que ce n'est pas en diluant un poison à 50% qu'on le rend inoffensif.
Les philosophes et les politiques libéraux avaient pourtant décrit précisément le devenir de ces deux formes d'organisation sociale.  Mais les socialistes contemporains ne font jamais référence aux débats d'idées du passé. Ils citent encore Marx, dont les théories fumeuses sur les contradictions internes du capitalisme se sont effondrées comme un château de cartes, et que son opposition farouche aux Droits de l'Homme de 89 rend clairement complice des crimes commis en son nom, mais ils occultent les philosophes libéraux qui avaient pourtant incroyablement bien prévu le destin funeste du socialisme et du communisme.

Manuel Valls n'échappe pas  à cette inculture socialiste et s'obstine à vouloir réinventer la roue. On dirait bien en l'écoutant ou en le lisant que le débat entre les libéraux et les socialistes n'a jamais existé. Ainsi Valls évoque t-il plusieurs fois la mondialisation comme un phénomène nouveau auquel il faudrait s'adapter. Il n'a manifestement pas lu les débats qui agitaient la France de 1848, de 1880 ou de 1925. La mondialisation, l'ouverture des frontières et les délocalisations, existaient bel et bien, et la révolution industrielle et sociale qu'elles ont provoquée était à l'époque bien supérieure aux bouleversements que nous connaissons aujourd'hui.

Même absence de recul dans le préambule de son discours avec cette formule :

Alors que les règles du capitalisme sont partout remises en cause par la récession mondiale, que la crise a disqualifié le modèle néo-libéral, la gauche n’a pas su convaincre qu’elle pouvait refonder notre système sur des bases plus saines.
On se serait passé de cette tarte à la crème insipide qui impute la crise à un bouc émissaire "néo-libéral" imaginaire et qui refuse de mettre en cause le tentaculaire système de régulation et de contrôle étatique du crédit et de la monnaie qui est directement à l'origine de la catastrophe.

Manuel Valls reste un dirigiste, lui qui invite en première partie de sa prestation un "grand architecte" (aïe, aïe) qui nous délivre Sa "vision" (soporifique) du "Grand Paris".

Un Manuel Valls qui ne craint pas d'affirmer :

la gauche aurait tort de rejeter d’emblée l’idée d’un grand emprunt national. [...] un tel emprunt pourrait dégager, à terme, d’importantes recettes supplémentaires pour l’Etat dès lors que 50 milliards d’€ seraient consacrés à l’innovation et à la recherche, 50 autres à la formation et à la qualification et 50 derniers aux grands travaux et à la croissance verte.

Autre sujet d'inquiétude, une curieuse acceptation de la présidentialisation du régime. Que l'on s'adapte à la réalité institutionnelle pour prendre le pouvoir, soit, mais on aurait aimé que ce machiavélisme affiché soit pondéré par un projet de changements institutionnels.

Passons enfin sur le couplet populiste qui consiste à opposer le maire de Neuilly au maire d'Evry (grand succès dans la sallle).

Un planiste dirigiste comme les autres donc ... eh bien non, loin de là car laissons les choses qui fâchent, il y a aussi une vraie démarche originale chez ce dissident du socialisme doctrinaire.

Parmi les sujets de satisfaction, ce passage remarquable qui résume la philosophie réformatrice prônée par Manuel Valls :

L’horizon historique de la gauche n’est donc plus la marche collective vers le bonheur universel ; c’est le foisonnement des chemins vers l’autonomie individuelle. Trop longtemps, la gauche s’est plue(1) à considérer l’individu comme un majeur sous tutelle. Au nom de sa conscience aiguë des contraintes sociales, elle a souvent surestimé le poids des déterminismes. Et en bonne « avant-garde éclairée », elle pensait devoir assumer seule l’émancipation des masses laborieuses. [...]

Plutôt que de vouloir figer les individus dans des statuts faussement protecteurs, elle doit leur garantir les moyens de s’adapter aux situations nouvelles. [...]

Aujourd’hui, les individus attendent qu’on leur fournisse des instruments pour développer leurs propres projets en société bien plus qu’ils espèrent qu’on leur délivre un projet de société.

Ca fait du bien de lire ça !  Replacer l'individu au centre du projet politique, lui redonner des moyens d'action, voilà un vrai projet pour la gauche, un retour aux principes de 89, c'est à dire aux sources libérales dont elle n'aurait jamais du s'éloigner.
Et des sujets de satisfaction il y en a d'autres : Valls se prononce pour l'autonomie des universités (une vraie position de gauche quand on sait les régimes qui, dans le passé, s'y sont opposés).
Dans son bouquin il se prononce clairement pour la recherche OGM et l'énergie nucléaire pour des raisons environnementale donc en opposition frontale avec les croyances réactionnaires de l'écologie religieuse.
Enfin voilà un homme politique qui se risque à débattre de la notion même de gauche, et même si sa définition ne nous satisfait pas, il faut saluer la démarche !

Sur le plan opérationnel, Manuel Valls attribue les échecs du PS à un discours "structuré" et combatif d'une droite qui se serait remise en cause sous l'impulsion de Nicolas Sarkozy, face à une gauche immobile, paralysée par une direction incapable de se réformer.

Notre analyse diverge sur ce point. Nous pensons que la gauche française a perdu pied, non pas parce que la droite s'est affirmée, mais au contraire parce qu'elle a adopté beaucoup des postures interventionnistes socialistes qui, l'histoire nous le rappelle, se marient parfaitement avec les régimes les plus dirigistes et les plus réactionnaires. Car malgré ses promesses de réformes, Nicolas Sarkozy a poursuivi la politique chiraquienne, créant un nouvel impôt tous les mois, creusant monstrueusement le déficit, et arrosant de fonds publics les grandes entreprises du capitalisme d'Etat. Il y a en fait bien peu de changement dans la politique de la droite, sauf des effets d'annonce et un dirigisme moral et sécuritaire inquiétant, destiné à capter les voix de l'extrême droite.

Pour retrouver une crédibilité, Manuel Valls propose que la gauche rejoigne le train de réformes annoncées et jamais réalisées par N. Sarkozy sur l'age de la retraite, la réforme du financement de l'assurance maladie ou la baisse nécessaire des dépenses de l'Etat (qu'il estime à 70 Md d'€ ). Renouant ainsi avec les responsabilités de ceux qui veulent vraiment gouverner, la gauche pourrait se distinguer sur d'autres sujets en veillant à l'égalité des chances et au fonctionnement de l'ascenseur social qui passe notamment par le libre accès à l'éducation.

Si l'on met de côté ses vieux réflexes dirigistes, dont l'héritage du PS l'empêche de s'affranchir totalement, nous ne pouvons que considérer avec sympathie cette démarche.

Malheureusement la gauche a une autre façon de reprendre le pouvoir, c'est la surenchère dirigiste, telle que la conçoivent M. Mélenchon en dehors du PS ou  certains "éléphants" à l'intérieur. Cette course aux vieilles recettes autoritaires, au planisme organisé par un Etat censé être plus clairvoyant que le peuple qu'il place sous tutelle, précipitera le déclin économique et social de notre pays en menaçant la liberté et la démocratie. Car la société du contrôle que la mécanique socialiste met en place peut facilement tourner au cauchemar totalitaire, on aurait tort de l'oublier ou de le négliger.

C'est pour éviter cette perspective que, malgré nos divergences, Gauche libérale soutiendra la démarche courageuse de Manuel Valls.


(1) la faute d'orthographe est dans le texte ...